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ALLEMAGNE-MIGRATION: Intégration des Turcs en Allemagne, en France et en Belgique

    BERLIN, 07 décembre (IPS) – Un colloque de deux jours sur l'immigration turque, co-organisés par les Allemands de la Robert Bosch Stiftung et les Belges de la Fondation Roi Baudouin, pour les élus et responsables au niveau communal en France, Allemagne et Belgique s'est tenu à Berlin le 2 et 3 décembre dernier. L'objectif général de ces journées d'étude était d'expliquer les "spécificités d'un processus d'intégration" en décortiquant les politiques adoptées par les pouvoirs publics, les stratégies d'intégration des migrants d'origine turque, les réussites et les échecs des différents acteurs liés à ce processus.

    Le tableau des indicateurs d'intégration étant particulièrement noir pour les Turcs vivant dans ces trois pays, les intervenants ont tenté de fournir quelques pistes pour aider les décideurs locaux à gérer des questions théoriques et pratiques souvent complexes. Des exemples de réussite ont également été mis en valeur soulignant le dynamisme économique des entrepreneurs turcs ou l'implication professionnelle des travailleurs du secteur associatif, de l'enseignement et de l'intégration.
    Le professeur Ferhat Kentel de l'Université de Bilgi à Istanbul s'est d'abord penché sur les trois modèles d'intégration assez contradictoires mis en pratique en France, en Allemagne et en Belgique. "L'intégration en France relève plus d'une construction de la citoyenneté qui est perçue comme un achievement (objectif idéal à atteindre). Dans ce système, le Turc peut devenir Français s'il accomplit le parcours d'intégration et peu importe alors ses origines pour autant qu'il s'adapte au modèle dominant. Les Turcs de France sont ainsi en négociation permanente entre les deux identités nationales très forte qui existent en France et en Turquie. Par contre, être Allemand ce n'est simplement se comporter comme tel, être Allemand tient plus compte des origines, de la culture et de l'état d'esprit d'un candidat citoyen, il s'agit là d'un processus plus complexe. Enfin, il existe aussi le modèle belge qui est plus complexe car la Belgique est un pays complexe : être Turc à Bruxelles n'est pas la même chose qu'être Turc en Flandre ou en Wallonie car Bruxelles est une ville cosmopolite où le taux de personnes d'origine étrangère est largement plus élevé que le nombre d'autochtones tandis que dans les deux autres régions (Flandre et Wallonie) les personnes d'origine étrangère constituent une petite minorité face au groupe dominant. Face à ces modèles d'intégration des pays d'accueil, il existe 3 types de réponse : la première est l'assimilation où le migrant turc rejette toute référence à la Turquie qui n'est considérée que comme un pays de vacances et de soleil ; la deuxième est le refus d'intégration total où le Turc s'installe dans le ghetto (Schaerbeek à Bruxelles, Kreuzberg à Berlin ou Strasbourg St Denis à Paris), refuse d'apprendre la langue du pays d'accueil et construit son identité qu'en mettant l'accent sur sa culture d'origine ; la troisième est la stratégie interculturelle où le Turc est influencé et influence lui-même les deux modèles, il devient un peu Turc, un peu Allemand (Belge ou Français) et refuse de construire son identité sur la seule référence ethnique puisqu'il peut aussi être jeune/vieux, musulman/chrétien, homosexuel/hétérosexuel,…" Le professeur Kentel ajoute que l'intégration des Turcs se passe mieux en Allemagne et en Flandre par qu'il existe une reconnaissance de l'altérité dans ces sociétés tandis qu'en France ou en Wallonie, l'identité se rapporte seulement à la citoyenneté républicaine qui ne tolère pas les constructions d'identité complexe.

    Faisant référence à une étude qu'il a menée sur les Belgo-Turcs en 2006, Ferhat Kentel explique que les Turcs s'identifient plus à une ville dans la société d'accueil qu'à un Etat car "vivre à Berlin, ce n'est pas la même chose que de vivre à Istanbul ou Marrakech. On adapte plus facilement son mode de vie à la ville où l'on vit car la ville m'oriente et je l'oriente aussi. Par ailleurs, la ville n'est pas seulement un ensemble architectural composé de rues et d'immeubles, la ville rassemble aussi des gens qui utilise une ou plusieurs langues pour communiquer entre eux". Pourquoi cette identification plus facile à la ville ? "Parce qu'on y vit et qu'il y a l'idée d'influence sur le monde qui nous entoure directement. Le pays, c'est trop grand, ça nous dépasse tandis que la ville on peut la changer, on peut l'influencer et se laisser influencer par ces changements. La spécificité pour les Turcs provient aussi de l'impact de l'Etat et de la société turque sur les mentalités : la lourde présence étatique en Turquie dénote un manque de confiance des individus, les migrants essayent ainsi de se fabriquer une confiance en se battant pour la reconnaissance d'une culture d'origine".
    "C'est vrai, la France n'aime pas trop les spécificités", répond Gaye Petek (Association ELELE et ex-membre du Haut Conseil à l'Intégration) "mais il y a des différences entre les positions françaises rêvées et les réalités françaises". "Quand on parle de Turcs en France, on parle de 450.000 personnes (Turcs et Français d'origine turque). On constate peu d'évolution pour la première génération, les groupes vivant dans les ghettos sont la cible d'islamistes radicaux qui agissent comme des missionnaires pour les recruter, les Turcs n'entretiennent pas de lien de voisinage avec les Français, les mariages de raison, arrangés ou forcés sont dominants (83 % se marient avec une personne du pays d'origine). A noter que 56 % de la population turque est française de naissance mais le parcours de la réussite est plus orientée vers la réussite économique ou commerciale que vers les filières d'éducation. Dans le domaine économique, les jeunes turcs obtiennent d'ailleurs de meilleurs résultats que les jeunes maghrébins en France, ce qui créé parfois des conflits entre ces différents groupes. Sur le plan politique, 198 candidats d'origine turque étaient présents sur les listes lors des élections municipales de 2008 et 91 ont réussi se faire élire. Les Turcs participent moins aux débats politiques que les leaders maghrébins, ils sont plus tournés vers des repères en Turquie, il existe une faible participation dans le monde associatif et la communauté turque compte trop peu d'artistes ou d'écrivains".
    En Allemagne aussi, le portrait de la communauté turque ne semble pas idéal. Auteur d'une étude statistique sur base ethnique fortement controversée en Allemagne, le professeur Steffen Kröhnert a présenté les résultats des "indicateurs d'intégration en Allemagne" qui incluent une comparaison entre tous les groupes (migrants ou non-migrants). Selon son étude, 4 % de la population allemande est d'origine turque et parmi les étrangers, les Turcs sont les plus Allemands puisque 50 % de ce groupe sont nés en Allemagne. Malgré cet ancrage natale, le mariage biculturel (turco-allemand) ne concerne que 5 % des cas, environ 20 % des migrants turcs n'ont pas de diplôme, le taux de chômage est de 23 % (28 % pour les jeunes turcs) et les Turcs sont très peu représentés dans les postes qui requièrent un haut niveau de confiance (pompiers, policiers, médecins). Un résultat étonnant signalé par le chercheur se rapporte au fait que "les jeunes turcs nés en Allemagne sont plus confrontés au chômage que ceux qui ont émigré vers l'Allemagne". L'étude fait également ressortir une différence d'intégration entre les Turcs vivant dans les métropoles de service (Münich, Bonn, Frankfurt et Düsseldorf) et ceux qui vivent dans les villes industrielles de tradition (Dortmund, Nüremberg et Duisburg). Dans les villes à tradition industrielle, la plupart des secteurs ont été touchés par la crise, les Turcs ont perdu leur emploi mais les familles ont continué à vivre dans ces villes.

    Un atelier de travail s'est particulièrement penché sur les modes d'intégration des Turcs par le marché du travail dans les trois sociétés d'accueil. L'Allemagne compte 2,7 millions de personnes d'origine turque (dont 1,8 million de nationalité turque), 70.000 entrepreneurs turcs ou d'origine turque qui emploient 400.000 salariés pour un chiffre d'affaire global de 40 milliards d'euros et 8 milliards d'euros d'investissement sur base annuel. "On dit souvent que l'intégration est un échec en Allemagne. En réalité, si on compare nos indicateurs au niveau international, on constate que l'intégration des étrangers en Allemagne est la moins mauvaise", explique le professeur Kolb. "Prenons le coefficient de surreprésentation au chômage pour l'ensemble des migrants vivant en Allemagne, on obtient le chiffre de 1,5 pour l'Allemagne (un étranger vivant en Allemagne a 1,5 fois plus de chance de se retrouver au chômage qu'un Allemand), 1,9 pour le Royaume-Uni, 2,9 pour les Pays-Bas, 3,2 pour la Suède et 4,4 pour la Belgique. Comment peut-on expliquer ces chiffres meilleurs pour l'Allemagne ? Parce que notre pays met plus l'accent sur les outils de placement (agences d'emploi), la formation en alternance, le dynamisme pour la création d'entreprises". L'accent a été mis sur la culture entrepreneuriale des Turcs

    Un autre atelier de travail s'est concentré sur l'enseignement scolaire et périscolaire pour constater que l'échec scolaire des Turcs est plus important comparé à l'échec scolaire des populations autochtones et des autres populations d'origine étrangère. En matière d'égalité des chances à l'école, le système allemand est apparu comme particulièrement inégalitaire en raison d'un processus décisionnel (orientation) trop précoce sur le parcours scolaire de l'enfant. Les participants ont longuement débattu à propos des filières d'orientation scolaire ainsi que le rôle des acteurs externes à l'école (parents et intervenants). Enfin, la question de l'apprentissage des langues (d'accueil et d'origine) et des professeurs de langue a également été abordée.

    (FIN/IPS/2009)

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