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ARGENTINE-ENVIRONNEMENT: À Famatina, l’eau est bien plus précieuse que l’or

    BUENOS AIRES, 30 janvier (IPS) – Des milliers de personnes dans la province de La Rioja, au nord-ouest de l’Argentine, se mobilisent pour mettre fin à un projet de construction d’une mine d’or à ciel ouvert dans le Nevados de Famatina. Le pic enneigé constitue en effet la seule source d’eau potable de cette région semi-aride.

    La Rioja « est une province aride et nous disposons juste d’assez d’eau potable pour vivre. Nous ne pouvons pas la partager avec des mineurs », a confié à l’agence IPS un des manifestants, Héctor Artuso, habitant de la petite ville de Villa Pituil dans la région de Famatina.

    Les habitants de Famatina et de la ville avoisinante de Chilecito ont mis en place un barrage routier partiel à Alto Carrizal, 4.000 mètres au-dessus du niveau de la mer, sur une route graveleuse qui mène au point le plus haut de la chaîne de montagnes Cerro General Belgrano (mieux connue sous le nom de Nevados de Famatina), qui culmine à 6.250 mètres.

    Un site minier abandonné appelé « La Mejicana », vestige de l’activité minière du XIXe siècle, est toujours à Famatina. Ce site comporte un système de tramway, construit en 1905 par une compagnie britannique, qui servait à transporter l’or et d'autres métaux extraits pour l’exportation.

    À l’époque, l’exploitation se pratiquait dans des fosses souterraines. Aujourd’hui, les méthodes d’exploitation modernes nécessitent de violentes déflagrations, d’énormes quantités d’eau et l’utilisation de cyanure pour extraire les minerais, raisons pour lesquelles les résidents locaux s’insurgent contre la réalisation du projet de construction.

    Les militants maintiennent le barrage routier d’Alto Carrizal jour et nuit, mais sélectionnent les personnes qu’ils laissent passer. Les habitants locaux et les touristes sont autorisés à franchir le barrage, les représentants des autorités provinciales ne le sont pas. Il en est de même pour tous les représentants de la compagnie canadienne que le gouvernement argentin a autorisée à exploiter la région.

    Les manifestants sont soutenus dans leur démarche par de nombreuses ONG nationales et internationales parmi lesquelles figurent la Fundación Ambiente y Recursos Naturales, Greenpeace et Los Verdes. Ces derniers jours, ces organisations ont exprimé leurs inquiétudes concernant la sécurité des militants, des menaces et des harcèlements ayant été rapportés. Les partis de l’opposition ainsi que des célébrités apportent également leur soutien à la campagne anti-mines.

    Le conflit a éclaté en octobre 2011, lorsque les habitants locaux ont appris que la compagnie étatique minière et énergétique de La Rioja, Energía y Minerales Sociedad del Estado (EMSE), avait signé un accord concernant la mine de Nevados de Famatina avec la société basée au Québec, Osisko Mining Corporation.

    L’accord n’a jamais été rendu public et le gouvernement a échoué sur deux plans : il n’a tout d’abord pas tenu d’audiences publiques et il n’a pas mené d’études sur l’impact environnemental comme le stipule l’Acte général Environnemental de 2002. Même les autorités de Famatina ont été tenues à l’écart de cet accord.

    Le maire de Famatina, Ismael Bordagaray, soutient d’ailleurs les manifestations contre le projet minier. « Je soutiens surtout ces manifestations parce que je dois être présent aux côtés de ma communauté et que c’est précisément ce qu’elle attend de moi », a-t-il expliqué à l’agence IPS.

    Cependant, le maire avoue qu’il était aussi inquiet que ses concitoyens. « J’ai les mêmes craintes et appréhensions concernant les risques de pollution, une consommation inconsidérée de notre eau, et le manque de contrôles, qui font souvent partie intégrante de ce type de projets ».

    Bordagaray a également confié qu’il avait lu les termes de l’accord qu’il a trouvés très vagues et qu’il ne savait pas que cela n’avait pas été rendu public. C’est la compagnie Osisko qui lui a transmis une copie, et non le gouvernement provincial, qui est dirigé par le propre parti politique du maire, the Frente para la Victoria, la faction majoritaire centre gauche du Justicialist Party de la présidente Cristina Fernández.

    L’avis du gouverneur de La Rioja, Jorge Beder Herrera, a changé depuis sa prise de fonction. Durant la campagne de 2011, il s’était exprimé contre ce projet, mais après les élections, il a annoncé la signature de l’accord avec la corporation minière.

    Aujourd’hui, malgré l’opposition écrasante, le directeur de l’EMSE, Héctor Durán Sabas, a annoncé que le projet serait lancé « car il s’agit d’une décision d’État et d’une affaire de politique publique ».

    En Argentine, les provinces contrôlent leurs ressources naturelles tandis que le rôle de régulation du gouvernement est limité à l’élaboration de directives élémentaires sur base desquelles chaque province établit ensuite sa propre législation.

    Héctor Artuso a expliqué pourquoi la population locale est opposée à ce projet : « Nous ne sommes pas des militants environnementaux ou anti-mines. Nous sommes juste des personnes normales qui rejettent les modèles étrangers d’extraction de ressources recourant à l’utilisation de cyanure et de grandes quantités d’eau ». « Notre communauté est parfaitement consciente de ce qu’implique ce projet étant donné que nous sommes déjà passés par là », a-t-il ajouté en rappelant comment, en 2006, la population locale avait réussi à faire échouer des projets similaires soumis par une autre compagnie canadienne, Barrick Gold Corporation, et plus tard par une société chinoise.

    La plupart des personnes qui participent aux manifestations actuelles étaient déjà présentes en 2006 lors des rallyes anti-mines, des marches et des barrages routiers. Ils manifestent toujours pour le même motif : ils craignent que leur eau soit polluée.

    Cependant, certains membres de la communauté ont été convaincus par les compagnies minières et soutiennent le projet. « Le problème le plus grave est la contamination sociale engendrée par ces projets : ils creusent d’énormes fossés entre les membres de ces petites communautés », a déploré Artuso.

    Selon lui, même s’il y a de gros progrès à faire en matière de production dans cette partie de La Rioja, la région offre d’excellents vignobles et produit un vin de qualité supérieure destiné à l’exportation ainsi que les meilleures noix du pays, des olives, des pêches, des abricots, des prunes, des figues et des coings.

    « Nous avons également un énorme potentiel inexploité de tourisme montagnard, ce qui représente une activité viable à long terme, au contraire de l’exploitation minière qui ne persisterait que 10 ou 20 ans, juste le temps de contaminer la région et de lever le camp », a-t-il expliqué.

    En plus de bloquer les routes et de rallier d’autres habitants à leur cause avec des marches et des rallyes organisés dans huit autres provinces et à Buenos Aires, les manifestants ont organisé le 16 janvier une grande marche de protestation partant de la ville de Famatina jusqu’au site du barrage routier.

    La ville de Famatina compte quelque 6.400 habitants et la manifestation de lundi a rassemblé plus de 4.000 personnes du district et de Chilecito, ville qui est également approvisionnée en eau par les glaciers et les neiges éternelles de la montagne.

    Carina Díaz Moreno, professeure à Famatina, est inculpée dans deux procès pour s’être opposée aux énormes projets miniers de sa province. Elle a correspondu par téléphone avec l’agence IPS alors qu’elle revenait de la relève de nuit du barrage d’Alto Carrizal. « Nous avons choisi notre camp et nous détiendrons nos terres tant que le gouvernement et la compagnie n’abandonneront pas ce projet », a-t-elle affirmé.

    Selon une liste trouvée par chance et oubliée par des employés de la compagnie et des membres du gouvernement après qu’ils ont quitté, à la hâte, une réunion qui se tenait dans un bâtiment public, Díaz est l’une des personnes qui ont été classées par la compagnie comme étant à la tête des militants.

    Lorsqu’un résident du bâtiment a répandu la nouvelle d’une réunion en cours, le père Omar Quintero, un prêtre catholique qui soutient les manifestants, a sonné les cloches de l’église de la paroisse de Famatina, attirant ainsi quelque 200 personnes qui se sont rassemblées spontanément pour exprimer leur désapprobation.

    « Nous avons commencé à scander des slogans comme ‘Pas touche à Famatina !’ et ils ont été contraint d’interrompre la réunion rapidement. Dans la précipitation, ils ont oublié un dossier qui contenait la liste », a expliqué Díaz.

    Cette liste contient les noms de plusieurs militants et des informations personnelles les concernant. À côté de chacun des noms, une phrase résume ce que la compagnie estime être le but poursuivi par les militants : « compensations financières », « célébrité » ou « place au sein du gouvernement ».

    Une autre militante, Jenny Luján, a confié à l’agence IPS que « négocier avec eux signifierait autoriser plus ou moins la contamination de la région et décider de plus ou moins de bénéfices pour la communauté. Cela ne nous intéresse pas ».

    Elle ajoute : « nous savons qu’il y a de l’or et d’autres minerais à Famatina, mais nous avons pris notre décision : nous ne lèverons pas le barrage, ils devront nous virer de force d’Alto Carrizal ».

    (FIN/IPS/2012)

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