Home » Economie et Travail, Environnement, Headlines, Internationale, Politique »

ECONOMIE-GRECE: La xénophobie naît des cendres de l’économie grecque

    ATHENES, 17 mars (IPS) – En janvier 2012, quelques élèves ont agressé un passant d’origine pakistanaise à la sortie de leur collège situé à Kallithéa, une municipalité de la banlieue d’Athènes.

    La nature de cette agression a inquiété Maria Daneil et Artemis Kalofuri, ainsi que d’autres professeurs des écoles environnantes, qui considèrent cet événement comme le dernier en date d’une série d’agressions à connotation raciste survenues dans ces régions urbaines, en mauvaise posture économique.

    « Cet événement s’ajoute à un tableau sinistre illustrant déjà des agressions à l’encontre des émigrés, des attaques contre une mosquée improvisée, le harcèlement d’étudiants ainsi qu’une augmentation du nombre de personnes arborant des symboles néonazis aux abords des écoles. Nous sommes conscients que la surveillance passive n’est plus efficace et que nous devons agir », a confié à l’agence IPS Kalofuri.

    Avec le soutien de la branche locale de l’association des enseignants (ELME), les éducateurs ont formé un groupe de discussion pour les étudiants, au sein duquel on discute d’émigration, de racisme et de fascisme, ainsi que des problèmes sociaux soulevés par ces phénomènes.

    Selon Kalofuri, « entre 60 et 70 personnes étaient présentes lors de la troisième réunion ».

    Daneil pense que ces agressions sont d’autant plus difficiles à expliquer que la plupart des agresseurs sont eux-mêmes des émigrés de seconde génération.

    « C’est un phénomène de société complexe, mais le schéma comporte principalement la radicalisation d’enfants isolés ou défavorisés, ayant des problèmes de famille, qui entrent en contact avec des groupes nationalistes radicaux », a-t-elle expliqué.

    Les deux enseignants ont mentionné des liens entre un petit nombre d’élèves et des groupes de nationalistes radicaux ainsi que la création d’une culture de la peur et du silence en regard du racisme.

    La peur est ce que Yunus Mohammedi, un émigré afghan résidant en Grèce depuis plus de dix ans, a particulièrement ressenti dans la capitale alors que les agressions publiques sont presque devenues quotidiennes.

    Afin d’alerter ces compatriotes afghans, Mohammedi a fait circuler un plan d’Athènes sur lequel sont marquées en rouge les zones dans lesquelles ont lieu les incidents les plus violents.

    « C’est ainsi que nous mettions en garde les habitants des lieux à éviter en Afghanistan lorsque j’y travaillais pour Médecins Sans Frontières », a-t-il confié à l’agence IPS.

    « Nous expliquons aux nouveaux arrivants ainsi qu’aux émigrés qui vivent à Athènes depuis plus longtemps, quels sont les lieux à éviter lorsque la nuit tombe et nous leur conseillons, dans la mesure du possible, de ne pas sortir seuls. »

    Médecin aguerri parlant le grec couramment, Mohammedi est devenu la personne que consultent de nombreux Afghans lorsqu’ils sont en difficulté.

    « Il y a dix ans, les choses étaient très différentes. À l’époque, on devait s’inquiéter de trouver un emploi et de parvenir tous les mois à joindre les deux bouts. Aujourd’hui, le danger nous guette, nous devons régulièrement prodiguer des soins à des personnes poignardées ou rouées de coups. Je reçois fréquemment des appels téléphoniques de personnes qui me menacent parce que je tente d’aider mes compatriotes », a-t-il ajouté.

    Les privations alimentent la haine raciale

    La crise économique a altéré considérablement les relations sociales entre les Grecs, les émigrés et les demandeurs d’asile, venant principalement d’Asie et d’Afrique.

    Depuis 2005, la Grèce a été témoin d’un afflux massif de sans-papiers, avec plus de 80 % de ceux qui entrent en Europe venant de Turquie par la mer Égée ou la frontière nord-est de la rivière Évros.

    La majorité de ces émigrés espèrent partir pour le nord de l’Europe. Cependant, les clauses du règlement Dublin II — qui pose pour principe qu’un seul État membre est responsable de l’examen d’une demande d’asile et dont l’objectif est d’éviter que les demandeurs d’asile soient renvoyés d’un pays à l’autre, mais également d’éviter l’abus du système par la présentation de plusieurs demandes d’asile par une seule personne — ont condamné de nombreux émigrés à rester « coincés » en Grèce.

    Cela a transformé le pays, et particulièrement Athènes, en un terminus pour des centaines de milliers d’émigrés en situation irrégulière et de demandeurs d’asile qui survivent avec des revenus minimaux obtenus sur un marché noir florissant.

    Certaines régions de la capitale grecque se sont progressivement transformées en quartiers d’émigrés semi-permanents. La municipalité estime même que dans certaines régions du centre, les Grecs de souche représentent moins de 4 % de la population.

    Depuis 2008, l’aggravation de la crise économique a remplacé la compréhension de la détresse de ces travailleurs émigrés par une intolérance xénophobe.

    Selon Eurostat, l’économie grecque atteint un recul alarmant de 7,5 %, alors que le taux de chômage a grimpé à 21 % en décembre 2011.

    En outre, l’implication croissante des émigrés dans les vols avec violence et dans des activités criminelles organisées n’a fait qu’encourager l’antipathie des Grecs à leur égard. La police grecque a enregistré une augmentation de l’implication des émigrés dans les actes criminels violents de 24-25 % en 2000 à 65 % aujourd’hui.

    Le chômage sur les marchés régulier et irrégulier a renforcé les antagonismes, non seulement entre les Grecs et les étrangers, mais également entre les différents groupes d’émigrés eux-mêmes.

    Les groupes d’extrême droite ont profité de cette situation pour gagner en popularité et recruter des membres dans les zones les plus défavorisées de la ville, ce qui a entraîné une montée en flèche de la rhétorique nationaliste et une augmentation des attaques violentes à l’encontre des émigrés asiatiques et africains.

    Marianna Tzeferaku, avocate au sein du Greek Council for Refugees (GCR) a déclaré à l’agence IPS : « Beaucoup de personnes qui demandent de l’aide au GCR ont témoigné de l’attitude violente des Grecs à leur encontre, mais étant donné qu’aucune structure n’est mise en place pour contrôler la situation, nous n’avons aucune idée de l’étendue du problème. Nous savons simplement que la situation empire rapidement ».

    Tzeferaku et Mohammedi ont affirmé que les policiers grecs dissuadent systématiquement les émigrés de rapporter ces incidents violents. Judith Sunderland, chercheuse pour Human Rights Watch, a ajouté que les résultats d’une mission d’enquête menée récemment à Athènes soulignaient l’existence d’une crise latente.

    « Les témoignages que nous avons rassemblés jusqu’à présent auprès des victimes et des associations qui proposent des services aux émigrés et aux demandeurs d’asile suggèrent qu’il y a eu une poussée de violence ces dernières années », a expliqué Sunderland à l’agence IPS.

    « Nous avons rassemblé de nombreux témoignages indiquant que la police n’a pas réussi à intervenir rapidement ou a dissuadé les victimes de porter plainte. Nous sommes tout aussi inquiets du fait que le gouvernement n’ait pas encore reconnu la gravité de la situation. Aucune condamnation et aucun plan d’action concret n’ont été formulés afin de sanctionner les responsables ».

    Le porte-parole de la police grecque, Athanasios Kokkalakis, qui a nié ces allégations, a déclaré à l’agence IPS qu’« à chaque fois que nous avons reçu un rapport détaillé d’incidents de violence raciste, nous sommes intervenus et avons interpellé les suspects, même dans les cas où les accusés étaient des policiers ».

    La combinaison d’une vague d’émigration incessante et de l’enlisement de la crise économique, alimentée par les mesures d’austérité, a donné naissance à des problèmes de société complexes, a ajouté Kokkalakis.

    « Les émigrés sont à la fois les victimes et les criminels. Ils arrivent dans un pays où la cohésion sociale est mise à rude épreuve et où les infrastructures d’assistance sociale qui pourraient les soutenir sont sur le point de s’écrouler. Par ailleurs, on constate une énorme pression des réseaux de trafic internationaux qui poussent de plus en plus d’émigrés à s’impliquer dans des activités criminelles. »

    La semaine dernière, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a complété un projet pilote de trois mois de documentation des agressions xénophobes.

    Selon les déclarations à l’agence IPS d’un représentant de l’ONU, « Il est encore trop tôt pour parler de résultats précis, bien qu’il soit évident qu’un schéma d’agression violente a commencé à se former dans certaines régions de la capitale ».

    Après que les résultats sont examinés, l’agence tentera de mettre au point un observatoire permanent de violences raciales à l’encontre des émigrés.

    (FIN/IPS/2012)

    comment closed

    Tag Cloud

    Africa Centrale Asia/Pacifico Culture, Religion, Sport East Africa Education Energy Global Affairs Orient Peace and conflict Population, Refugies Science, Technologie Southern Africa Spécial Culture,Religion et Genre Travail West Africa