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ENERGIE: Au Sénégal, le soleil cherche à entrer dans la cuisine

    By Mathilde Cru

    JOAL-FADIOUTH, Sénégal, 28 sep (IPS) – Lorsque Marie-Antoinette Satine Ndong cuisine pour sa famille dans son village de Fadiouth, une île sénégalaise entourée de mangroves et reliée au continent par un pont en bois, elle a les yeux rivés au ciel.

    Elle se demande si les nuages ne vont pas venir voiler le soleil et l'empêcher d'utiliser son four solaire, une grande boîte d'environ un mètre de long et 50 centimètres de large, avec un double vitrage et isolée thermiquement.

    "Tous les matins, je sors mon four [solaire] et j'attends que le soleil cuisine pour moi", déclare Ndong qui habite à quelques mètres du rivage dans une allée de petites maisons bien alignées où, à la mi-septembre, des moules sèchent au soleil. "La cuisson est lente, alors je ne crains plus que le fond de la casserole brûle, je dois simplement de temps en temps déplacer le four pour suivre les rayons du soleil", explique-t-elle à IPS.

    Comme une soixantaine de femmes à Fadiouth, surnommée l'île aux coquillages en référence aux milliers de coques blanches qui jonchent le sol, Ndong a acquis le four pour 10.000 francs CFA (environ 20 dollars) dans le cadre d'un projet expérimental financé par le Fonds mondial pour l'environnement.

    Mis au point dans les années 1980 par Abdoulaye Touré, un instituteur sénégalais, qui se désespérait de voir ses élèves dépérir lors d'une épidémie de diarrhée à Sinthiou-Garba, dans l'est du pays, le four solaire a d'abord servi pour stériliser l'eau.

    La température du four atteignant les 130 degrés Celsius, Touré a breveté son invention et voudrait le vulgariser afin d'offrir une énergie alternative au bois ou au charbon de bois, dont l'utilisation abusive met en danger la forêt sénégalaise.

    Le coordonnateur du projet à Fadiouth, Ismaïla Diouf, 58 ans, se souvient que petit, il partait sur la mangrove – un rempart contre l'avancée de la mer et la salinisation des sols – chercher du bois de palétuviers, un arbuste servant de refuge à de nombreuses espèces de crustacés et de poissons. «Il fallait parfois plus d’une heure de pirogue pour trouver du bois mort; alors finalement, on coupait l’arbre pour nos mamans», explique-t-il à IPS.

    La surexploitation des ressources forestières, qui couvrent 25 à 30 pour cent du territoire, concerne l'ensemble du Sénégal, où 85 pour cent de la population utilisent le bois et le charbon de bois pour cuisiner.

    Conscientes de la situation, les autorités ont réussi, depuis 20 ans, à ralentir le rythme de la déforestation, en subventionnant, dès 1973, les bouteilles de gaz butane. Selon la Direction des eaux et forêts, les pertes nettes de forêts s'élèvent actuellement à 40.000 hectares par an contre 80.000 dans les années 1990.

    La politique de "butanisation" a ainsi permis, selon Enda Energie, une ONG basée à Dakar, la capitale sénégalaise, de sauver 924.000 hectares de forêts entre 2000 et 2009.

    Cependant, l'arrêt progressif de la subvention en 2009, en augmentant le prix du gaz, fait craindre un retour du charbon. D'après une enquête menée par l'ONG auprès de 500 ménages dans la région de Dakar, le taux d'utilisation du charbon est passé de 77 pour cent avant le retrait de la subvention à environ 90 pour cent après.

    La consommation annuelle de gaz, qui avait atteint un pic de 136.000 tonnes en 2005, est à peine à plus de 100.000 tonnes en 2012, selon le Comité national des hydrocarbures (CNH). Dans ce contexte, Diouf estime que le four solaire arrive au bon moment.

    "En tant que père de famille, le four me fait faire des économies", affirme Diouf.

    Ndong confirme aussi avoir réduit sa consommation de gaz d'un tiers et ne plus utiliser ni le bois, ni le charbon, leur préférant le four solaire.

    Toutefois, le prix du four solaire hors subvention reste élevé entre 50.000 et 65.000 FCFA (entre 100 et 130 dollars), et il ne peut être utilisé les jours pluvieux ou quand on prépare pour plus de 10 personnes.

    Dans le cadre du projet de Fadiouth

    , le four est subventionné par le Fonds mondial de l'environnement, ce qui permet aux femmes de l'acheter à 20 dollars environ en payant deux dollars par mois pendant 10 mois.

    "Ici, au village, nous n'avons pas grand-chose, les jours où j'ai trop de monde à nourrir, j'utilise du gaz et je prépare avec mon four du cake à l'orange que je vais vendre à 50 centimes la part", indique Ndong.

    Ndong ajoute: "Tout le monde se lamente de la lenteur du four, mais tout le monde en veut". Selon elle, les femmes ayant une grande famille n'utilisent pas le four pour cuisiner, mais pour faire cuire du pain.

    Déjà 14.200 fours solaires ont été mis en service au Sénégal depuis 1996 et son inventeur, détaché au ministère de la Recherche, mise sur 10.000 fours subventionnés chaque année avec un volet de formation des menuisiers pour que les fours soient produits localement.

    Mais pour que le four solaire dépasse le stade expérimental, il faudrait encore lever les réticences de certains.

    Pape Alassane Dème, secrétaire permanent du CNH, estime que le four a sa place dans la gamme des équipements, mais que l'absence de température élevée freine son développement. "Une technologie doit résoudre tous les problèmes, si on ne peut pas faire frire du poisson pour notre plat national, il n'y a rien de pire", dit-il à IPS.

    Touré qui explique qu'il suffit d'apprendre à adapter la recette, croit aussi au perfectionnement du four à l'aide d'un concentrateur qui permettrait d'atteindre les 350 degrés Celsius. "La demande doit venir de la population", indique-t-il. "On veut créer un besoin pour que les financeurs soient prêts à investir".

    L'adjoint au maire de Joal-Fadiouth, Jacques Ndong, qui est l'initiateur du projet sur l'île, estime que "Rien que pour des raisons sanitaires – puisqu'il ne fait pas de fumée, il faut soutenir le four". Grâce à la lenteur de la cuisson, le four permet de préparer une spécialité de l'île – la graine de palétuvier, dit-il. Il voudrait développer le tourisme de l'île en proposant cette sauce préparée avec le four solaire.

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