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EUROPE: L’Ukraine est-elle prête pour les accaparements de terres?

    By Kanya D'Almeida*

    NEW YORK, 2 août (IPS) – Au milieu de l'exode de quelque 100.000 personnes à partir de l'est de l’Ukraine déchiré par le conflit, les combats en cours dans les bastions urbains de Donetsk et de Luhansk entre soldats ukrainiens et rebelles séparatistes, et des négociations pour plus de sanctions contre la Russie, il est difficile de se concentrer sur les changements les plus subtils qui s’opèrent dans ce pays d'Europe orientale.

    Mais alors que l'attention du monde a été orientée vers la crise politique, des réformes économiques radicales sont en train d’être introduites sous la direction du président nouvellement élu, Petro Porochenko, qui a récemment négocié des accords avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international qui énervent des groupes de défense des droits.

    Même avant que Porochenko ne prenne fonction le 7 juin, les institutions financières internationales (IFI) faisaient venir précipitamment des missions d'urgence dans le pays, avec le directeur du Département Europe du FMI, Reza Moghadam, qui a déclaré lors d'une visite le 7 mars: "Je suis positivement impressionné par la détermination, le sens des autorités de responsabilité et l'engagement des autorités à un programme de réforme économique".

    Après des années de suspension d’un prêt de 17 milliards de dollars – retenu en partie en raison du refus du président déchu, Viktor Ianoukovitch, de mettre en œuvre un projet de loi de réforme des retraites très contesté qui aurait relevé l'âge de la retraite de 10 ans, et de son insistance sur la réduction des prix du gaz qui sont à la hausse – le FMI a maintenant libéré ses cordons de la bourse.

    La Banque mondiale a fait de même, annonçant un plan d'aide de 3,5 milliards de dollars le 22 mai qui selon le président de la banque, Jim Yong Kim, était conditionné par ce que le gouvernement "supprime les restrictions qui entravent la concurrence et [...] limite le rôle de contrôle de l'Etat dans les activités économiques".

    Bien que ces réformes comprennent des appels pour une plus grande transparence pour stimuler la croissance économique, les experts craignent que le pivot rapide de l'Ukraine à la politique néolibérale de l'Occident ne puisse être catastrophique, en particulier dans l’immense secteur agricole qui est largement considéré comme le "grenier de l'Europe'.

    Un accaparement silencieux des terresL'Ukraine est le troisième plus grand exportateur de coton et le cinquième plus grand exportateur de blé au monde. L'agriculture représente environ 10 pour cent du produit intérieur brut (PIB), avec de vastes champs de terre fertile qui produisent des récoltes exceptionnelles de céréales chaque année.

    Selon les prévisions pour 2013 effectuées par le ministère de l'Agriculture des Etats-Unis, l'Ukraine était en passe de devenir le deuxième plus grand exportateur de céréales au monde (après les Etats-Unis), exportant plus de 30 millions de tonnes de céréales du pays en 2013.

    La Banque mondiale estime qu’en 2012 les agriculteurs et les ouvriers agricoles représentaient 17 pour cent de la population active du pays. Et selon le Centre d'études orientales, les exportations agricoles ont grimpé au cours de la dernière décennie, de 4,3 milliards de dollars en 2005 à 17,9 milliards de dollars en 2012.

    Un sol riche et une culture agraire riche ne signifient pas immédiatement des dividendes à l'échelle nationale. Les investisseurs potentiels ont cité la "bureaucratie" et la "corruption" comme des obstacles au développement, ainsi que d'un héritage communiste qui interdit la vente de terres.

    Mais la dernière décennie a vu un changement brusque dans le secteur agricole de l'Ukraine, avec des investisseurs et des entreprises agricoles étrangers qui élargissent grandement l’appropriation et l’influence dans le pays.

    Selon un rapport publié le 28 juillet par 'Oakland Institute', basé aux Etats-Unis, plus de 1,6 millions d'hectares de terres ont été transférées à des entreprises multinationales depuis 2002, y compris "plus de 405.000 hectares à une société cotée au Luxembourg, 444.800 hectares à des investisseurs agréés à Chypre, 120.000 hectares à une société française, et 250.000 hectares à une entreprise russe".

    Un accord négocié entre la Chine et Ianoukovitch avant la crise politique – aujourd’hui contesté sous le régime actuel – accordait à Beijing le contrôle sur quelque trois millions d'hectares de terres agricoles dans l'est, une zone de la taille de la Belgique qui représente cinq pour cent des terres arables de l'Ukraine.

    Ce changement climatique a été une aubaine pour les investisseurs et les entreprises, avec Michael Cox, directeur de la recherche à la banque d'investissement 'Piper Jaffray', qui se réfère à l'Ukraine comme l'un des "marchés de croissance les plus prometteurs pour le géant de fabrication du matériel agricole, Deere, ainsi que pour les producteurs de semences Monsanto et DuPont".

    Ces déclarations ont suscité une levée de bouclier parmi les chercheurs et les organisations de surveillance du commerce.

    La directrice exécutive de 'Oakland Institute', Anuradha Mital, a déclaré à IPS: "Les IFI imposent des Programmes d'ajustement structurel (PAS) en Ukraine, qui, nous le savons – à partir de l'expérience du tiers-monde – entraîneront sans doute de graves mesures d'austérité pour le peuple et augmenteront la pauvreté parmi les Ukrainiens".

    "L'Ukraine est aussi l'un des 10 pays-pilotes du nouveau projet 'Benchmarking the Business of Agriculture' (BBA) de la Banque mondiale", a indiqué Mittal à IPS, en référence à une initiative nouvelle, encore au stade de développement, qui est liée aux classements controversés 'Doing Business' de la banque.

    Cet indice a été critiqué par plusieurs groupes, y compris la Confédération syndicale internationale (CSI) – qui regroupe plus de 176 millions de membres venus de 161 pays – pour le fait qu’il favorise de faibles taxes pour les sociétés transnationales et abaisse les normes du travail dans les pays en développement comme un moyen d'attirer l'investissement étranger.

    La Banque elle-même dit que le projet BBA servira en grande partie d’outil pour améliorer la production agricole.

    "Le monde a besoin de nourrir neuf milliards de personnes d'ici à 2050", a souligné à IPS, un porte-parole de la Banque mondiale.

    "Pour que les petits fermiers soient plus productifs et beaucoup plus compétitifs, ils doivent avoir accès à la terre, au financement, à des semences améliorées, aux engrais, à l'eau, à l'électricité, au transport et aux marchés".

    "En identifiant et en suivant les politiques et règlements qui limitent l'accès des petits producteurs à ces éléments essentiels du succès, [le projet] BBA est en train d’être conçu comme un outil pour promouvoir un environnement favorable qui renforce les entreprises agricoles locales et régionales", a-t-elle conclu.

    David Sedik, responsable principal des politiques au bureau régional de l'Organisation pour l’alimentation et l'agriculture (FAO) pour l'Europe et l'Asie du centre, estime qu’une telle initiative est grandement nécessaire en Ukraine, où "les principaux bénéficiaires des subventions accordées par le régime de la TVA agricole sont … de grandes sociétés agricoles, dont la grande majorité sont ukrainiennes".

    "La liste des réformes nécessaires est assez longue, et pourrait commencer par la construction d'un marché foncier plus transparent", a-t-il indiqué à IPS. "Un premier pas dans cette direction pourrait être la levée du moratoire sur la vente de terrains".

    "Le projet BBA semble soutenir la construction d'un système transparent et inclusif de réglementation agricole, quelque chose qui manque à l’Ukraine", a ajouté Sedik.

    Mais le co-auteur du rapport de 'Oakland Institute', Frédéric Mousseau, affirme que dit initiatives comme le projet BBA et d'autres existent principalement pour ouvrir les portes de l'Ukraine, jusqu'ici scellées par ses traditions socialistes, aux capitaux étrangers.

    "Ces réformes sonnent bien sur papier, mais quand vous regardez de plus près, vous voyez qu'elles sont en réalité conçues pour profiter aux grandes sociétés multinationales au détriment des travailleurs et des petits agriculteurs", a déclaré Mousseau à IPS.

    "Des systèmes de classement comme [le projet] BBA font la promotion de l'agriculture contractuelle, qui signifie que les agriculteurs travaillent pour les sociétés, plutôt qu’en tant que producteurs de subsistance. Nous dénonçons cette rhétorique, et la lutte qui l’accompagne entre les différents intérêts étrangers sur les ressources de l'Ukraine".

    Une recherche sur les impacts des classements Doing Business' de la banque dans huit pays – dont le Mali, la Sierra Leone, le Sri Lanka et les Philippines – a donné des résultats similaires: de fortes augmentations des investissements étrangers et l'accaparement des terres dans le but de paraître plus 'favorable aux affaires'".* Edité par: Kitty Stapp** L’auteur de l’article peut être contacté à l’adresse e-mail kanyaldalmeida@gmail.com

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