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FEMMES-PAKISTAN-INDE: Les femmes dénoncent un rituel secret de mutilations sexuelles

    KARACHI, 30 janvier (IPS) – Alefia Mustansir (40 ans) se souvient de cet épisode de son enfance : « C’était une pièce sombre et lugubre. Une vieille dame m’a demandé d’enlever mes collants, de m’asseoir sur une chaise en bois, d’écarter les jambes. Ensuite, elle m’a fait quelque chose… J’ai hurlé de douleur ».

    Son amie, Sakina Haider, se rappelle « s’être débattue » avant de céder. « Ma grand-mère m’avait dit qu’on m’emmenait chez le médecin pour qu’il traite les picotements dus au savon quand je prenais mon bain ! »

    Les deux femmes ont refusé que leurs filles subissent l’excision, ou mutilation génitale féminine (MGF), une pratique qui constituait le secret le mieux gardé des Dawoodi Bohras jusqu’à ce que de jeunes femmes de la communauté s’insurgent il y a quelques années.

    Les Bohras, une branche des Chiites Ismaéliens bohras, sont une communauté unie dont la majorité des membres résident en Inde et au Pakistan. Leur nombre est estimé à deux millions à travers le monde.

    On pouvait lire dans un article publié le 12 décembre dernier dans le célèbre hebdomadaire indien « Outlook » que « le Khatna (l’excision) est une tradition des Bohras qui remonte à leurs origines (nord) africaines. Ils continuent à la pratiquer parce qu’il la considère comme un acte de foi ».

    L’article se poursuit ainsi : « la plupart des hommes et des femmes de cette communauté, même à l’heure actuelle, préfèrent garder cette pratique secrète plutôt que de devoir justifier leurs agissements. En effet, l’excision est à présent reconnue à l’échelle internationale comme étant une violation flagrante du corps féminin ».

    L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit les mutilations sexuelles féminines comme « des interventions qui altèrent ou lèsent intentionnellement les organes génitaux externes de la femme pour des raisons non médicales ». Ces mutilations, tel qu’elles sont pratiquées dans certains pays africains, impliquent une ablation totale des organes génitaux externes de la femme.

    On a toujours recours à cette pratique dans 28 pays africains, ainsi que dans certains pays du Moyen-Orient, à des degrés différents de lésion ou de mutilation.

    Cette intervention est prohibée dans les pays africains suivants : le Burkina Faso, la République centrafricaine, le Djibouti, la République d’Érythrée, l’Éthiopie, le Togo, l’Ouganda, le Kenya et l’Égypte.

    La communauté des Bohras insiste sur le fait que cette intervention n’est pas dangereuse étant donné qu’elle est pratiquée avec précaution et modération. Beaucoup estiment qu’il s’agit d’un moyen de juguler la libido des femmes et donc de préserver leur chasteté.

    Haider trouve cet argument « très discutable » et voit en ces méthodes une manière de contrôler les femmes.

    Le Dr Nighat Shah, ex-présidente de la Société des obstétriciens et gynécologues du Pakistan, estime qu’il est difficile de considérer cette communauté comme étant « progressiste et civilisée » aussi longtemps que les Bohras ne changeront pas de cap à ce sujet.

    « Médicalement parlant, une petite incision (du clitoris) ne peut pas empêcher une grossesse, mais peut priver la femme de plaisir sexuel. C’est un tissu très sensible », explique-t-elle.

    Une autre gynécologue et obstétricienne, le Dr. Shershah Syed, trouve qu’il n’y a aucune raison médicale valable de soutenir l’excision féminine. « Je ne suis pas une spécialiste en religion, mais j’estime que si une communauté croit qu’il s’agit là d’une injonction islamiste, il serait indispensable que les filles soient assez âgées pour comprendre les motivations de cette pratique afin qu’elles puissent prendre une décision en toute connaissance de cause ».

    « Pourquoi les pulsions sexuelles féminines devraient-elles être réfrénées ? », s'interroge Haider. « Les femmes qui ne sont pas circoncises n'ont pas nécessairement des mœurs légères ! », souligne-t-elle.

    Tasleem, jeune Indienne appartenant à cette communauté musulmane, a aujourd’hui trouvé le courage de lancer une pétition en ligne en priant le chef de sa communauté, le Dr Syedna Mohammad Burhanuddin, de mettre fin à « ce rituel cruel, inhumain et antidémocratique ».

    La pétition, adressée au prélat vieux de 96 ans qui se situe dans la ville de Mumbai, à l’ouest de l’Inde, stipule qu’« un rituel aussi barbare n’a pas sa place dans une communauté progressiste telle que celle des Bohras. Nous prions donc Sa Sainteté de mettre un terme à ce rituel misogyne ». Mustansir et Haider font partie de cette minorité de femmes de la communauté qui refusent cette pratique. La plupart font toujours exciser leurs filles, simplement sur injonction du chef.

    « J’ai une confiance aveugle en mon guide. Je crois que s’il insiste tant, il doit y avoir du bon dans cette intervention », a déclaré Zahabia Mohammad, 38 ans, mère de trois filles excisées.

    Elle a reconnu que sa propre expérience avait été « choquante » et « barbare », mais elle justifie le maintien de ce procédé par le fait qu’« aujourd’hui les médecins pratiquent cette intervention de manière très sûre ».

    Elle était présente lors des excisions de ses trois filles. « Cela prend moins de cinq minutes et l’intervention se déroule sous anesthésie locale. En une petite minute, le clitoris est incisé », explique-t-elle.

    Elle reconnaît qu’elle n’a eu que très peu d’informations sur ce rituel. Elle ne savait que ce que sa tante lui en avait dit : « le capuchon clitoridien est source de bactéries et l’excision est donc dans l’intérêt des femmes ».

    Elle a également reconnu qu’aujourd’hui, étant donné la pléthore de mises en garde contre cette pratique, il est impératif de fournir à la communauté les informations nécessaires afin que les filles concernées puissent faire des choix éclairés.

    « Tout le monde n’acceptera pas cela aveuglément : pas les filles de la prochaine génération. Elles remettront cette pratique en question et se rebelleront, c’est donc important de les préparer », a-t-elle déclaré à propos de ce rituel soigneusement dissimulé aux hommes de la secte.

    Tasleem a confié à la revue Outlook que les mutilations génitales féminines sont pratiquées dans toutes les couches de la société des Bohras. « Je dirais que 90 % des membres y ont recours ».

    Arwa Mohammad, la vingtaine, a signé la pétition parce qu’elle considère les mutilations comme « archaïques et absurdes ». Elle a été circoncise à l’âge de sept ans par l’ami médecin de sa grand-mère.

    Mariée il y a un an, Mohammad « n’a pas été traumatisée » par son excision, mais elle n’a tout de même pas compris pourquoi elle devait subir cette intervention. « J’ai des amies qui ont été excisées comme moi, mais qui ont une libido exacerbée ». De son côté, elle a confié être « frigide ».

    « L’idée de mutiler une petite fille me donne la chair de poule », a confié Amena Ali, 37 ans, non excisée. Elle refuse de faire exciser ses deux petites filles. Âgées de six et huit ans, elles sont en effet en âge de l’être.

    La pétition, lancée sur Internet en octobre 2011, est accompagnée d’un forum de discussions destiné aux partisans et aux opposants à cette pratique. C’est la toute première fois au sein de la communauté que l’on peut aborder ce sujet tabou.

    « Initialement, seules les personnes n’appartenant pas à la communauté des Bohras signaient cette pétition, mais dès que les médias ont relayé l’information, beaucoup de femmes de la communauté ont commencé à parler ouvertement de leur expérience douloureuse », a confié Tasleem à l’agence IPS, dans un courriel depuis l’Inde.

    Jusqu’à présent, Tasleem a réussi à récolter 1.059 signatures. « Je vais continuer dans ce sens jusqu’à ce que le Dr Syedna prohibe cette intervention. La conscientisation de la population est le premier pas vers une résolution du problème ».

    « Seul le temps nous dira si ce rituel sera aboli grâce à cette pétition », affirme Zainab Hussain, 49 ans. Cependant, elle sent que la pétition va faire bouger les choses. « Ils (les dirigeants de la communauté) pourraient éventuellement être amenés à rompre le silence et à donner une réponse plausible aux questions que posent les opposants à cette pratique ».

    (FIN/IPS/2012)

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