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FEMMES-TADJIKISTAN: La pauvreté au Tadjikistan encourage les mariages précoces

    DOUCHANBE, 06 mars (IPS) – (EurasiaNet) – Alors qu’elle n’était âgée que de 16 ans, les parents de Kibriyo Khaitova lui ont dit que si elle ne se mariait pas rapidement, elle finirait « vieille fille ». C’est ainsi que, comme de nombreuses jeunes filles au Tadjikistan, Khaitova a épousé un homme que sa famille avait choisi pour elle. Elle a aujourd’hui 20 ans et deux enfants qu’elle tente d'élever seule.

    « Mes parents m’ont dit que j’étais assez âgée et que je devais me marier », a confié Khaitova qui vit dans la vallée de Ferghana, région d’Asie centrale dans laquelle les concepts sociaux traditionalistes et conservateurs sont bien ancrés dans les mentalités.

    « Je leur ai expliqué que je voulais continuer mes études, mais ils m’ont rétorqué que les hommes n’aiment pas les filles instruites et que l’on n’a pas besoin de faire des études pour être une bonne épouse. J’ai vu mon mari pour la première fois le jour de notre mariage. J’étais terrorisée, mais ma grand-mère m’a dit que tout se passerait bien. »

    Selon un rapport récent de l’Eurasia Foundation, la pauvreté très répandue au Tadjikistan est une des causes majeures des mariages précoces dans le pays. Dans les familles rurales, les garçons deviennent rapidement le gagne-pain et les filles sont souvent considérées comme des fardeaux sur le plan financier.

    « Certains parents pensent que la belle-famille sera plus à même de subvenir aux besoins de leur fille et le mariage précoce est une manière pour eux de conserver leurs propres ressources déjà limitées », a déclaré pour le site EurasiaNet.org l’auteure du rapport, Azita Ranjbar.

    La famille du jeune marié a également ses propres raisons de l’encourager à épouser une fille très jeune. Ainsi, lorsque les jeunes filles tadjikes se marient, elles deviennent des « kelins » (des belles-filles) et vivent habituellement dans la famille de leur mari. Une jeune femme instruite pourrait refuser la soumission dont est censée faire preuve une kelin. « On considère que des filles plus jeunes seront plus obéissantes et assisteront leur belle-mère dans les tâches ménagères et, dans certaines régions du pays, dans l’agriculture de subsistance », a expliqué Ranjbar.

    Depuis juillet 2010, la législation tadjike a fixé l’âge légal du mariage à 18 ans. Cependant, en pratique, les mariages précoces sont toujours monnaie courante. En fait, cette législation a eu un effet involontaire : étant donné que les couples ne peuvent enregistrer leur union légalement si l’un des deux conjoints est âgé de moins de 18 ans, beaucoup de jeunes gens voient simplement leur mariage célébré par un représentant religieux local. Ensuite, sans acte de mariage, la femme ne dispose que de peu de droits aux yeux de la loi.

    « Des sanctions drastiques sont nécessaires pour réduire l’incidence des mariages précoces. Cependant, en renforçant les sanctions, on diminue également le nombre d’enregistrements à l’état civil », a affirmé Azim Bayzoev, professeur d’études du genre à l’université nationale tadjike. « Pour être efficace, la législation doit être strictement renforcée, mais les autorités locales font preuve d’un manque cruel de capacité et de volonté pour agir dans ce sens », a-t-il ajouté.

    Au Tadjikistan, on constate également que les habitants se reposent de plus en plus sur l’Islam pour remplir les fonctions que l’État quand ils ne savent pas compter là-dessus. Dans de nombreuses régions rurales, où les autorités locales n’ont pas le pouvoir (ou la motivation) de fournir une assistance à leurs concitoyens, les dignitaires religieux apportent des solutions aux problèmes de la vie quotidienne.

    « La loi islamique soutient le mariage précoce et offre aux familles un moyen d’épauler leurs filles », a affirmé Bayzoev.

    En outre, les imams se proposent souvent pour célébrer la cérémonie religieuse sans s'attacher à savoir si le couple a déjà enregistré ou pas l'union civile.

    « Le Coran ne définit pas d’âge minimum pour se marier », a expliqué à EurasiaNet.org un imam local de Douchanbé qui préfère conserver l’anonymat. « L’Islam encourage les filles à se marier très jeunes. Cela implique en effet qu’elles seront à même de procréer, ce qui est leur devoir ».

    Les femmes qui contractent un mariage polygame, toléré par l’Islam, mais officiellement prohibé par l’État, ne peuvent pas non plus s’enregistrer auprès de l’état civil.

    À l’âge de 15 ans, la famille de Dilnoza Rahimova l’a obligée à contracter un mariage avec un homme plus de deux fois son aîné. En tant que troisième femme, Rahimova a été maltraitée par la première épouse de son mari qui se sentait menacée par la nouvelle arrivée.

    « Une nuit, il est rentré ivre à la maison et m’a forcée à avoir une relation sexuelle avec lui. Je lui ai dit que je ne voulais pas et qu’il me faisait mal, mais il a continué », a-t-elle confié au correspondant du site EurasiaNet.org. La mère de la jeune fille lui a dit que cela faisait partie du mariage.

    Le viol conjugal est un autre phénomène courant au Tadjikistan. Selon un rapport de 2009 d’Amnesty International, alors que seuls 11,1 % des hommes ont admis avoir forcé leurs épouses à avoir des relations sexuelles contre leur gré, 42,5 % des femmes ont rapporté avoir été violées par leur mari.

    Le divorce dans le cas d’une union non enregistrée est souvent le dernier recours de la femme. « Sans acte de mariage, il est extrêmement difficile pour l’épouse de réclamer sa part des biens et des propriétés acquis conjointement ou une pension alimentaire pour elle-même et ses enfants », a ajouté Ranjbar, membre de l’Eurasia Foundation.

    On ne dispose d’aucune statistique gouvernementale sur les mariages précoces. Bayzoev a affirmé que cette pratique est devenue encore plus courante pendant la guerre civile au Tadjikistan (1992-1997), lorsque « l’on forçait les jeunes filles à se marier très jeunes afin d’éviter qu’elles soient victimes de viol et qu’elles soient ainsi déshonorées ». Cependant, les mariages précoces étaient déjà chose commune durant la période présoviétique.

    Aujourd’hui, une augmentation des mariages précoces est synonyme de plus de divorces. « L’immaturité des jeunes couples et la nature forcée de nombreuses unions ont incontestablement contribué à l’augmentation du nombre de divorces dans le pays », a-t-il ajouté.

    Très vite après leur mariage, le mari de Khaitova a rejoint les rangs de la légion des jeunes Tadjiks travaillant en Russie comme ouvriers émigrés. Après trois ans, il est revenu de Russie avec une nouvelle épouse.

    « Il m’a dit qu’il voulait divorcer et que j’avais deux jours pour partir. Où pouvais-je aller ? J’ai deux enfants. Je n’ai pas de diplôme. J’ai été obligée de vivre de la charité de ma famille. Je gagnais 100 somonis (environ 21 dollars) par mois en réparant des vêtements, mais je ne pouvais pas subvenir aux besoins de mes enfants », a-t-elle conclu.

    *Cet article a initialement été publié sur le site EurasiaNet.org

    (FIN/IPS/2012)

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