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JUSTICE-KIRGHIZISTAN: La tolérance pour la polygamie illégale encourage le rapt des filles

    BICHKEK, 15 février (IPS) – (EurasiaNet)- Un projet de loi soumis récemment au Parlement kirghize vise à décourager la pratique controversée des rapts de futures mariées mais ce projet n’a pas du tout fait l’unanimité parmi les députés.

    Selon un parlementaire, ce projet de loi n’aurait pas bénéficié du soutien des députés, car une de ses principales dispositions prévoit des sanctions contre la polygamie, pratique qui est officiellement illégale bien que plutôt bien tolérée.

    Le projet de loi prévoirait également l’imposition d’une amende aux prêtres islamiques qui béniraient des unions qui ne seraient pas préalablement enregistrées au niveau de l’État. Les dignitaires religieux (mollahs) jouent un rôle social crucial dans les villages en fournissant un prétexte religieux aux coûtumes que l’État considère comme étant tabou, particulièrement les rapts de futures mariées, une pratique traditionnelle datant de l’époque soviétique qui s’est perpétuée après l’indépendance du Kirghizistan.

    Cette pratique étant illégale, la plupart des mariages qui en résultent ne sont pas initialement enregistrés auprès de l’État. Cependant, les mollahs aident souvent à confirmer ces mariages forcés aux yeux des communautés locales en présidant tout de même les cérémonies de mariage islamique (« nikâh »).

    Le Code civil kirghize prohibe également la polygamie qui est sanctionnée par une peine de prison de deux ans. Cependant, cette pratique est très répandue parmi les hommes qui, financièrement, peuvent entretenir plus d’une épouse. Les mollahs peuvent également approuver une union polygame en célébrant le « nikâh ».

    L’échec du projet de loi lorsque le débat a été ouvert le 26 janvier a détérioré les relations entre les parlementaires masculins et leurs homologues féminines. L’une d’entre elles a affirmé que quelque 94 hommes sur les 120 que rassemble le Parlement kirghize soutiennent la polygamie.

    Asiya Sasykbayeva, députée et membre du parti Ata-Meken, a insisté sur le fait qu’il « existe » une volonté politique d’enrayer cette pratique à Bichkek. Afin d’étayer son point-de-vue, Sasykbayeva a mentionné la législation adoptée en 2011 qui augmente l’âge légal du mariage de 16 à 17 ans. Les partisans du projet de loi soulignent la nécessité de protéger les jeunes filles envers le mariage prématuré et ce particulièrement dans les zones rurales où les rapts sont les plus courants.

    « J’étais surprise lorsque j’ai découvert que beaucoup de députés que je pensais plus progressistes ont voté contre le projet soumis le 26 janvier. Mais, tout le monde en est conscient, officieusement la polygamie a toujours cours au Kirghizstan. Je pense que beaucoup de députés ont voté pour défendre leurs intérêts personnels », a déclaré Sasykbayeva interrogé par le site EurasiaNet.org.

    Les débats à ce sujet ne constituent pas une nouveauté pour ce pays. Une fuite du Département d’État américain datant d’avril 2007 et révélée par le site Wikileaks rappelle que la tentative de légalisation de cette pratique n’avait échoué que de justesse au milieu des années 1990.

    La polygamie avait resurgi comme « sujet de discussion dans la société. En effet, de nombreux membres éminents du gouvernement, parmi lesquels figuraient notamment l’ex-président (Kurmanbek) Bakiyev et l’ancien Premier ministre (Felix) Kulov, étaient supposés avoir plusieurs épouses », affirmait-on dans ce câble diplomatique.

    Kulov, qui dirige aujourd'hui le parti parlementaire des Ar-Namys, a voté contre le projet de loi du 26 janvier, le président Bakiyev avait quant à lui été contraint de démissionner lors d’émeutes sanglantes en 2010.

    Pour les organisations non gouvernementales (ONG) qui font campagne contre les rapts de futures mariées, l’échec de ce projet de loi a été un véritable coup dur. La législation actuelle sanctionne « l’enlèvement d’une personne dans le but de contracter un mariage » avec des peines allant jusqu’à trois ans de prison. Cependant, peu de dispositions ont réellement été prises pour enrayer cette pratique.

    Une étude menée en 2011 par l’Institut Kyz-Korgon, une ONG qui tente de conscientiser la population vis-à-vis des rapts de futures mariées, a montré que 45 % des femmes mariées dans la province de Karakol en 2010 et 2011 ont été enlevées contre leur gré. La législation devrait infliger des amendes aux prêtres qui bénissent de telles unions.

    Munara Beknazarova de Open Line, une ONG basée à Bichkek qui offre du soutien aux victimes d’enlèvement, a expliqué que dans de nombreux villages les mollahs sont conscients du fait que le rapt de futures mariées est « contre les principes islamiques », mais qu’ils célèbrent tout de même les unions si les futures épouses déclarent être consentantes.

    « Au moment où le mollah arrive, la future épouse a souvent été intimidée physiquement, parfois violée et menacée d’exclusion sociale. Il est évident que, de cette manière, elle finit par être consentante », a expliqué Beknazarova.

    Elle soutient également le fait qu’une union non enregistrée prive la femme concernée ainsi que par la suite, ses enfants, de leurs droits civiques. En effet, elle n’aura droit à aucune pension alimentaire ni protection si elle décide de quitter un mariage non officiel, ce qui amène les populations des zones rurales à considérer cette pratique comme étant normale.

    La majeure partie des députés sont nés dans des villages et restent donc sensibles aux inquiétudes rurales. Cependant, ils ont d’autres priorités, a ajouté Beknazarova. « L’été dernier, les députés ont fait passer une loi visant à accroître la peine pour le vol de bétail. Naturellement, les organisations féminines ont été offensées qu'ils aient concentré leur attention sur ce thème plutôt que sur le problème des rapts. Nous comprenons l’importance que revêt le bétail pour les agriculteurs, mais pourquoi l’urgence n’est-elle pas la même lorsqu’il s’agit de vol de jeunes filles ? »

    La répartition homme femme pour le vote du projet de loi confirme les inquiétudes de Beknazarova selon lesquelles l’ensemble du Parlement ne prend pas le problème des rapts de futures mariées au sérieux. Ainsi, seuls 73 des 120 députés ont participé au vote. Des 43 membres du parlement qui ont voté en faveur de ce projet de loi, 17 étaient des femmes (elles occupent 26 sièges au total). Trois femmes ont voté contre. Des 47 députés qui n’étaient pas présents lors de la session, 41 étaient des hommes.

    Pour Dastan Bekeshev, le seul homme figurant parmi les neuf parrains du projet de loi, le schéma du vote indique que les « perspectives extrêmement conservatrices » de certains députés entraînent le sexisme de la législation.

    « Beaucoup de députés pensent qu’il est trop tôt pour adopter ce type de projets de loi. Mais nous avons eu 20 ans pour gérer ces problèmes, je ne suis donc pas d’accord », a conclu Bekeshev pour EurasiaNet.org.

    *Chris Rickleton est un journaliste basé à Bichkek.

    * Cet article a initialement été publié sur le site EurasiaNet.org.

    (FIN/IPS/2012)

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