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Q&R: "Si la CEDEAO prend seule la voie militaire au Mali, elle prendrait de gros risques"

    By Souleymane Faye s’entretient avec GILLES YABI, chercheur pour 'International Crisis Group' en Afrique de l’ouest

    DAKAR, 2 août (IPS) – La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO) prendra de gros risques si elle s’engage sur une voie militaire au Mali, sans un accompagnement diplomatique de l’Algérie et de la Mauritanie qui ont une influence sur les groupes armés, affirme Gilles Yabi, chercheur pour 'International Crisis Group' (ICG) en Afrique de l’ouest.

    La CEDEAO, engagée dans la résolution de la crise politique au Mali, l’un de ses 15 Etats membres, a réaffirmé mercredi qu’elle était prête à déployer des troupes pour aider le gouvernement malien à venir à bout de la rébellion qui sévit dans le nord du pays. Cette force militaire se rendra dans le nord-Mali dès que Bamako en fera la demande à l’organisation, a indiqué la Commission de la CEDEAO, basée à Abuja, au Nigeria.

    Yabi affirme également, dans un entretien avec IPS, que la réintégration du nord dans l’Etat malien ne pourra pas se faire à court terme. ICG est un groupe de réflexion et une organisation non gouvernementale internationale basée à Bruxelles.Q: Pensez-vous que les initiatives de la CEDEAO pourront emmener le gouvernement malien à récupérer sa partie Nord aux mains du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et du groupe islamiste Ansar Dine? Le Mali finira-t-il par obtenir la validation par l'ONU d’une intervention militaire?R: Le nord est passé largement sous contrôle des mouvements islamistes, notamment Ansar Dine et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO), qui sont liés à Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI). Le MNLA n’est plus une force militaire significative sur le terrain. Je crois qu’il faut se résoudre à accepter que la réintégration du nord dans l’Etat malien ne pourra pas se faire à court terme.

    Malgré sa bonne volonté, la CEDEAO n’a pas les moyens d’aider le gouvernement du Mali – qui est lui-même en phase de recomposition – à récupérer la partie du territoire capturée par les forces islamistes. Les conditions politiques à Bamako et l’état des forces armées maliennes limitent considérablement les options et une intervention militaire dans ces conditions serait dangereuse.

    Une fois qu’un nouveau gouvernement sera formé, que les institutions de transition annoncées par le président intérimaire (Dioncounda Traoré) seront mises en place et qu’un vrai travail de coordination des actions politiques, diplomatiques et militaires aura été accompli par l’Etat malien, la CEDEAO, les pays du champ hors-CEDEAO – l’Algérie et la Mauritanie -, on peut s’attendre à un réexamen de la question de l’autorisation d’un déploiement militaire extérieur par le Conseil de sécurité de l’ONU… Le Mali ne pourra avoir une position claire sur le sujet que lorsqu’on en aura fini avec la bataille pour le contrôle de la transition à Bamako.

    Q: Dans un récent rapport, ICG a indiqué qu’une intervention armée de la CEDEAO comporte des risques, dont celui de contagion de la crise à d’autres pays. Quel pourrait être la nature de ces risques?

    R: Notre rapport signale qu’une intervention militaire extérieure devra se faire avec l’armée malienne, qui est actuellement peu contrôlable. Une intervention risque de faire déborder le conflit vers les pays voisins qui ont tous des liens avec les groupes armés ou les communautés originaires du nord-Mali. Le risque de basculer dans des conflits opposant des communautés ethniques entre elles sera élevé et ces communautés du Nord-Mali ont des prolongements dans les pays voisins.

    Il y a aussi des risques importants à abandonner pendant longtemps de vastes territoires à des groupes islamistes liés au terrorisme. Y compris celui de voir se multiplier des pratiques inhumaines comme des lapidations à mort et celui de voir de nouveaux recrutements dans les rangs des groupes armés jihadistes. Mais, cela ne justifie pas de se ruer sur une option d’intervention armée par des pays de la CEDEAO, qui sont eux-mêmes fragiles sur le plan politique et militaire.

    Q: Pensez-vous qu’une infiltration massive des pays limitrophes du Mali, par des éléments d’Ansar Dine et d’AQMI, soit possible?

    R: Tout dépend de ce que l’on entend par «massive». Que des infiltrations d’éléments liés à Ansar Dine, au MUJAO ou à AQMI soient possibles dans des pays voisins – voire qu’elles aient déjà eu lieu – ne serait pas surprenant. S’agissant de l’Algérie et de la Mauritanie, on ne peut pas parler d’infiltration. AQMI est tout de même originellement un produit de l’histoire algérienne et ses principaux leaders restent des Algériens. La Mauritanie a connu plusieurs attentats terroristes au cours des dernières années, lesquels ont été perpétrés par des islamistes directement liés à AQMI ou non.

    On ne pourrait parler de risques d’infiltration que par rapport aux pays frontaliers du Mali dans sa partie plus méridionale. Là encore, on ne peut pas l’exclure tant il est facile de passer les frontières dans ces zones. Mais de là à craindre une invasion de ces pays par des jihadistes, il y a un pas qu’il ne me semble pas raisonnable de franchir. Mais, une poignée d’éléments motivés et entraînés peut suffire à déstabiliser un pays par des attentats terroristes. Il ne s’agit donc pas de sous-estimer la menace.Q: Quel bilan ou quelle appréciation faites-vous globalement des initiatives diplomatiques et politiques de la CEDEAO pour le règlement des crises politiques au Mali et en Guinée-Bissau?

    R: Au Mali et en Guinée-Bissau, on ne peut pas accuser la CEDEAO d’avoir été peu réactive ou d’avoir manqué d’initiative. L’organisation a multiplié les sommets de chefs d’Etat et adopté des décisions fortes sur le papier. Dans le cas malien, elle a tout de même décrété des sanctions économiques, financières et diplomatiques très fortes pour imposer un retour formel à l’ordre constitutionnel à la suite du coup d’Etat (de mars). Mais, elle a aussi envoyé des signaux brouillés, voire contradictoires, aux acteurs militaires et politiques maliens, à travers l’accord-cadre que la médiation burkinabè a signé avec la junte au nom de la CEDEAO.

    Une fois de plus, la CEDEAO a montré des limites lorsqu’il s’agit de passer de l’affirmation des principes aux décisions. La CEDEAO est en partie comptable des faiblesses de l’accord-cadre et des conditions de mise en place du gouvernement de transition qu’il s’agit aujourd’hui de recomposer.

    Dans le cas de la Guinée-Bissau, la CEDEAO a été très résolue et n’a pas hésité sur la marche à suivre, fût-elle critiquable. Elle a condamné le coup d’Etat d’avril et composé avec la junte militaire pour mettre en place un gouvernement de transition pas vraiment légitime, mais jugé comme étant acceptable par un grand nombre d’acteurs politiques et militaires du pays alliés contre l’ancien Premier ministre et candidat favori à l’élection présidentielle, Carlos Gomes Junior…

    La CEDEAO a déployé une mission militaire en Guinée-Bissau dont on parle peu. Le problème, c’est qu’on ne sait pas vraiment quel est son mandat et comment l’action diplomatique et militaire de la CEDEAO va aider le pays à enclencher enfin les réformes cruciales reportées jusque-là indéfiniment, à commencer par la réforme des forces armées. Ce sera un test important pour la capacité de l’organisation à montrer la cohérence de ses positions et de ses actions dans la durée.

    Q: La contribution de pays non-membres de la CEDEAO comme l’Algérie ou la Mauritanie, par exemple, peut-elle être efficace pour arriver à un règlement de la crise malienne? L'attitude attentiste de l'Algérie est-elle réaliste et positive alors qu'à l'origine, les islamistes salafistes viennent de là-bas?R: Tous les pays dits du champ (Niger, Algérie et Mauritanie en plus du Mali) sont concernés par la crise malienne. Ils ne peuvent pas s’en désintéresser. Si la CEDEAO s’engage notamment sur une voie militaire, sans un accompagnement diplomatique significatif de ces pays voisins du Mali, qui ont une influence potentielle sur les groupes armés, elle prendrait de gros risques.

    Le ballet diplomatique, notamment en direction de l’Algérie au cours des dernières semaines, montre que tous ceux qui sont mobilisés sur la crise malienne n’ignorent pas l’importance de parler avec les pays du champ non-membres de la CEDEAO. Y compris la France dont le ministre des Affaires étrangères (Laurent Fabius) a parcouru les capitales de la région récemment.

    L’Algérie se sait attendue sur cette crise, compte tenu de son statut de puissance militaire dans la région, d’intermédiaire ou de médiateur lors de plusieurs crises précédentes au nord-Mali et de lieu d’origine d’AQMI. L’Algérie n’est plus nécessairement attentiste. Elle a exprimé sa préférence pour une solution politique au nord-Mali. Il faudra que les autorités maliennes de transition et la CEDEAO demandent à Alger d’en dire plus sur ce qu’elle pourrait apporter dans un processus de négociation avec les groupes armés, notamment Ansar Dine dont le leader Iyad Ag Ghali est bien connu en Algérie.

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