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RD CONGO: Les enfants issus d’un viol privés de leurs droits

    By Baudry Aluma

    BUKAVU, 28 nov (IPS) – Au total 231 enfants issus de viols ont été enregistrés d’octobre 2008 à octobre 2012, dans le diocèse d’Uvira, la deuxième ville de la province du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

    Ce chiffre et d’autres ont été communiqués par la Commission diocésaine justice et paix (CDJP) aux journalistes d’Uvira, le 7 novembre.

    Saleh Malunga, le chargé des statistiques au projet de prise en charge des femmes survivantes de violences sexuelles à l’hôpital de Panzi à Bukavu, explique à IPS: «Nous avons accueilli, de janvier à août 2012, 107 femmes ayant des grossesses issues de viols, dont 73 mineures (68,2 pour cent) et 34 adultes (31,7 pour cent)».

    Selon Malunga, beaucoup d’habitants du Sud-Kivu considèrent les enfants issus d’un viol comme des apatrides alors qu’ils sont nés sur le sol congolais et de femmes congolaises amenées de force dans les forêts pour servir d’esclaves sexuelles. «Ces enfants ne sont pas enregistrés à l’état civil et peu sont scolarisés. Pourtant, ils ont les mêmes droits que les autres enfants nés en RDC», se plaint-il.

    En juin 2012, une table-ronde s’est tenue à Bukavu, avec différents acteurs de l’Etat et des associations pour essayer de dégager un consensus sur les mécanismes juridique et collectif d’enregistrement, à l’état civil, de ces enfants issus de viols.

    Selon les statistiques de l’hôpital de Panzi, plus de 70 pour cent de ces enfants éparpillés dans plusieurs localités du Sud-Kivu, ne sont pas enregistrés à l’état civil.«L’hôpital de Panzi continue à recevoir par jour six à huit femmes violées dont la plus jeune est âgée à peine de quatre ans», déclarait son médecin-directeur, Dr Denis Mukwege, au chef de la diplomatie belge, Didier Reynders, qu’il recevait le 23 août 2012, en présence des médias dont IPS.

    Le gynécologue Mukwege vit aujourd’hui en exil après avoir échappé à une tentative d’assassinat le 25 octobre à son domicile, à Bukavu. Les conditions sécuritaires dans la ville se sont encore détériorées avec l’entrée des rebelles du M23 sur Goma, dans la Nord-Kivu le 18 novembre, et leur avancée vers le sud.

    Personne ne peut donner le nombre exact de ces enfants nés de viols. Prince Murhula, responsable de l’Association des journalistes pour la promotion de la démocratie et les droits humains du Sud-Kivu, parle de 50.000 femmes violées dans les deux Kivus depuis l’an 2000.

    Joint au téléphone ce 28 novembre par IPS, Justin Paluku, un gynécologue-obstétricien à l’hôpital de l’ONG 'Heal Africa' de Goma, déclare avoir recensé près de 5.000 femmes violées depuis le début de 2012 dans le Nord-Kivu.

    Selon les statistiques des viols du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), 5.543 cas de viol ont été recensés en 2011 dans le Nord-Kivu. Et plus d’un tiers des victimes seraient des mineures.

    «Aujourd’hui, âgés de huit à 12 ans, les enfants nés de viols ne connaissent pas leurs pères. Ils ressentent le rejet dont ils sont victimes», affirme à IPS Sosthène Kubisa de l’ONG 'Laissez l’Afrique vivre' qui s’occupe aussi des enfants en difficulté. «A force d’entendre qu’ils ne font pas partie de la communauté, ils commencent à se construire leur propre identité. Que deviendront-ils dans 10 ou 20 ans? Ils pourraient former un groupe armé?», craint-il.

    La CDJP d’Uvira a apporté son assistance juridique, médicale, psycho-sociale à ces enfants et une assistance socio-économique à leurs mères grâce à l’apport de l’Union européenne.

    L’association 'SOS Information juridique multisectorielle' exécute un projet intitulé «Emergence d’une jurisprudence favorable aux droits de l’enfant issu des violences sexuelles» dans le groupement de Mudaka, dans le territoire de Kabare, depuis décembre 2010.

    Cette association aide les enfants issus des violences sexuelles, n’ayant pas été enregistrés dans le délai légal, à obtenir des jugements supplétifs d’acte de naissance en vue de leur enregistrement à l’état civil. La loi de janvier 2009 exige que les parents déclarent la naissance de leurs enfants à l’état civil dans un délai de 90 jours.

    Le Bureau diocésain des œuvres médicales de Bukavu, une structure soutenue par l’ONG Secours catholique, fait le même travail dans les villages les plus touchés.

    La filiation ne se transmettant que par le père en RDC, les femmes violées souffrent donc d’avoir entre les bras le fruit du viol qui leur rappelle à chaque instant des tristes événements.

    Wabiwa* se rappelle vaguement: «C’était en 2004, quand mes parents ont été tués et que moi-même ai été violée plusieurs fois. Je suis devenue grosse des bourreaux de mes parents».

    Nsimi* témoigne également: «J’ai été violée en 2003 avec mes deux filles. Mon mari a assisté passivement quand 10 hommes en armes m’ont violée», se souvient-elle. Aujourd’hui, elle est mère d’une fille née du viol.

    «En engrossant ces femmes, les Interhamwe (rebelles rwandais réfugiés dans les forêts de l’est du Congo) brisent la filiation, ils créent une nouvelle race, un enfant que le mari (futur) de sa mère et la communauté auront des difficultés à reconnaître. C’est une forme de guerre génétique qui se mène dans le corps des femmes», expliquait Dr Mukwege à Reynders en août.

    Des appellations telles que «enfants de bandits, enfants de la rue, enfants du serpent» résonnent dans les oreilles de ces enfants. La députée Kinja Mwendanga a compris que ces enfants peuvent constituer demain un danger pour la société congolaise.

    Selon elle, l’Etat congolais doit faciliter leur enregistrement à l’état civil et bannir leur discrimination sociale. Elle a proposé depuis octobre 2010 un acte législatif spécial à l’Assemblée provinciale du Sud-Kivu en faveur de ces enfants. Mais il n’a pas encore été adopté.

    * Ce sont des noms d’emprunt pour protéger l’identité de ces femmes.

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