Home » Amerique Latine, Droits de L'Homme, Headlines, Internationale, Politique, Santé »

TERRORISME-ARGENTINE: Les victimes du terrorisme d’État ne sont plus livrées à elles-mêmes

    BUENOS AIRES, 15 février (IPS) – En Argentine, les spécialistes de la santé mentale ont accumulé tellement de connaissances dans le traitement des victimes du terrorisme d’État qu’ils partagent aujourd’hui leur expérience avec leurs homologues du monde entier.

    Le Brésil, le Chili et l’Uruguay qui, tout comme l’Argentine, ont été sous le joug de dictatures militaires dans les années 1970 et 1980 ont aujourd’hui accès à l’expérience de spécialistes de la santé mentale du monde entier grâce à une base de données de documents écrits sur la manière de fournir une assistance aux survivants du terrorisme d’État ainsi qu’à leur famille.

    Fabiana Rousseaux, psychologue, dirige le centre « Dr Fernando Ulloa » pour l’assistance aux victimes des violations des droits de l’Homme. Le centre est en fonction depuis 2010, sous l’égide du Sous-Secrétariat aux droits de l’Homme du gouvernement argentin.

    « Le centre offre une assistance psychologique et des conseils médicaux aux survivants du terrorisme d’État, aux membres de leur famille ainsi qu’aux autres citoyens brisés par la rupture de leur famille ou par d’autres crimes perpétrés durant cette période », a-t-elle expliqué à l’agence IPS.

    La psychologue fait ici référence aux conséquences dramatiques de la dictature de 1976-1983 qui a fait « disparaître » environ 11.000 personnes selon la liste officielle de cas enregistrés jusqu’à présent par le ministère de la Justice et des Droits de l’Homme. Cependant, les groupes de défense des droits de l’Homme et les experts indépendants estiment que ce chiffre s’élève en fait à 30.000 personnes.

    Les prisonniers politiques détenus dans les prisons et les camps de concentration secrets mis sur pieds par le régime de facto dans les régions les plus populaires du pays ont subi de multiples abus tels que la torture et le viol. Nombre d’entre eux ont été tués ou jetés (drogués, mais vivants) depuis des avions en vol, ce qui a été appelé les « vols de la mort ».

    En outre, des centaines de nourrissons nés de prisonniers politiques ont été vendus à des familles de militaires qui les ont élevés sous de fausses identités.

    Rousseaux a expliqué que les survivants de cette répression se rendent aujourd’hui à la barre comme témoins dans des procès à l’encontre de leurs bourreaux « et revivent des situations extrêmement traumatisantes au travers de leur témoignage ».

    « Il est choquant de constater à quel point ces événements passés affectent la vie quotidienne des personnes qui ont été victimes de ces maltraitances. Parler de leur torture les oblige à la revivre », a-t-elle ajouté. Quelque 4.500 victimes témoignent lors de procès rouverts après que les lois d’amnistie ont été abrogées en 2005.

    La psychologue a expliqué, avec un grand respect des familles des victimes, « qu’un problème récurrent est l’idée qu’elles ne peuvent faire le deuil de leurs parents disparus parce que les corps n’ont pas été retrouvés ». Elle a cependant ajouté que l’expérience montre que « ce n’est pas toujours le cas ».

    « Chaque personne fait ce qu’elle peut pour gérer au mieux la situation et survivre avec les souvenirs de ce qu’elle a subi. Et il est possible de trouver d’autres manières d’achever son deuil si le corps n’a pas été retrouvé même si, bien sûr, cela ne fonctionne pas à chaque fois », a-t-elle affirmé.

    Outre l’assistance qu’ils fournissent aux victimes, les spécialistes du centre Ulloa forment leurs collègues des hôpitaux publiques de province.

    « Nous avons 45 spécialistes à Buenos Aires et tout un réseau à travers le pays qui inclut sans cesse de nouveaux professionnels », a expliqué la psychologue.

    Les experts du centre Ulloa forment également les médecins qui évaluent les dommages subis par les victimes du terrorisme d’État, afin d’autoriser l’octroi de compensations financières, selon une loi adoptée à la fin des années 1990.

    Rousseaux considère que les spécialistes devraient partir du principe que toutes les personnes qui ont été détenues ont effectivement subi des dommages physiques et psychologiques sans avoir besoin de les soumettre à un interrogatoire et de les obliger à fournir des « preuves ».

    Le centre soutient les victimes qui témoignent lors des procès et prodigue des conseils aux membres du système judiciaire depuis que les procédures ont été relancées. Celles-ci avaient en effet été stoppées par les deux lois d’amnistie adoptées à la fin des années 1980, introduites par l’ancien président Carlos Menem (1989-1999) et qui graciaient les membres de la junte militaire.

    Les lignes directrices du travail effectué avec les juges, les avocats et les plaignants sont rassemblées dans un « protocole sur le traitement des victimes-témoins lors de procédures judiciaires », qui a été publié en septembre 2011.

    L’objectif du protocole est d’éviter une nouvelle victimisation ou un second traumatisme pour les victimes qui acceptent de témoigner durant les procédures de justice, spécifie le document.

    Le protocole, qui est également utilisé dans les pays voisins, souligne que le témoignage des victimes doit faire partie intégrante du devoir de réparations de l’État et qu’il clarifie le fait que l’individu « n’est pas un objet de preuve », mais bien « un sujet de droit ».

    La brochure donne les lignes directrices afin de soulager les souffrances des victimes de violations des droits de l’homme qui agissent aujourd’hui en qualité de témoins et qui attendent des années durant que l’État les convie à témoigner de leur épouvantable expérience.

    Les spécialistes du centre recommandent la formation des membres du système judiciaire à la protection et à la promotion des droits de l’Homme et réclament le soutien des autres institutions gouvernementales.

    Les spécialistes offrent également un large éventail de conseils pratiques. Par exemple, dans la mesure du possible, les victimes-témoins doivent rencontrer les membres du système judiciaires qui doivent les accompagner tout au long de la procédure. Les notifications par courriel doivent être évitées, le témoin doit être contacté par téléphone pour réduire les risques de représailles.

    Le protocole exige également que la raison pour laquelle le témoin se produit à la barre soit clairement explicitée et que les membres des forces de sécurité n’assurent pas eux-mêmes le transfert des témoins jusqu’au palais de justice. En outre, les frais de déplacement doivent être payés aux témoins, on ne doit pas les faire attendre et ils ne doivent jamais être en contact avec les accusés.

    Outre le protocole, le centre Ulloa a publié d’autres brochures afin d’aider à la formation des spécialistes de santé mentale. L’une d’entre elles concerne « les conséquences réelles du terrorisme d’État sur la santé mentale » et explique que beaucoup de victimes ou de parents des victimes n’ont pas demandé d’assistance physique ou psychologique parce que, même des années après les faits, ils sont toujours terrorisés par le souvenir des souffrances qui leur ont été infligées.

    « Le soutien des témoins lors des procès contre le terrorisme d’État » est le thème d’un autre dépliant publié par le centre. On y relate certaines histoires afin d’aider les spécialistes d’autres pays dans lesquels les victimes de dictature témoignent également lors des procès.

    Rousseaux a expliqué que, plus récemment, le centre a admis des patients qui ont subi des abus de la part des forces de sécurité ou qui ont été victimes du trafic de personnes considéré comme une violation des droits de l’Homme depuis la restauration de la démocratie en 1983.

    Cependant, la base de données des victimes du terrorisme d’État est l’aide la plus efficace du centre à la société parce qu’il s’agit d’une initiative lancée spontanément, sans aucun manuel. Il est parfois indispensable d’« improviser plutôt que se baser sur l’expérience » dans l’aide aux victimes d’un État qui terrorise ses citoyens au lieu de les protéger.

    (FIN/IPS/2012)

    comment closed

    Tag Cloud

    Africa Centrale Asia/Pacifico Culture, Religion, Sport East Africa Education Energy Global Affairs Orient Peace and conflict Population, Refugies Science, Technologie Southern Africa Spécial Culture,Religion et Genre Travail West Africa