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TRIBUNE LIBRE: L’Azawad, le dernier dilemme frontalier africain

    By William G. Moseley*

    GABORONE, Botswana, 22 avr (IPS) – Le 6 avril, les rebelles touaregs dans ville de Tombouctou, au Mali, en Afrique de l’ouest, ont déclaré unilatéralement leur indépendance vis-à-vis du pays et annoncé la naissance d'une nouvelle nation appelée Azawad. La déclaration a été largement ignorée ou condamnée par les Etats africains voisins et la communauté internationale.

    Toutefois, compte tenu de la nature arbitraire de nombreuses frontières nationales en Afrique, qui datent de l'époque coloniale, et de la probabilité de conflits prolongés dans une zone sujette à la faim, si les revendications des rebelles sont tout simplement rejetées, la communauté internationale devrait réfléchir soigneusement à la meilleure façon de s'engager avec ce potentiel nouveau pays africain appelé Azawad.L'histoire des frontières africaines contemporaines est problématique, c’est le moins qu’on puisse dire. Les puissances coloniales européennes ont morcelé l'Afrique, et capricieusement défini des frontières territoriales, à la Conférence de Berlin de 1884-1885 au cours de laquelle aucun Africain n’était présent.Ces frontières, qui ont largement continué à exister longtemps après les indépendances, ont souvent scindé des tribus, rassemblé des groupes ethniques incompatibles, ou créé des pays qui ont lutté économiquement parce qu'ils étaient trop gros, trop petits, ou enclavés. Etant donné la façon problématique dont les frontières africaines ont été initialement définies, il n'est pas surprenant que nous assistions à des luttes visant à redéfinir les frontières nationales dans cette époque contemporaine.Des Touaregs déterminés à avoir une patrieA la surface, la solution au "problème des frontières en Afrique" peut paraître simple. C'est-à-dire, comme des opportunités se présentent, on devrait toujours chercher à créer des Etats plus homogènes ethniquement.Le problème est que les territoires ethniques n'ont jamais réellement existé dans une grande partie de l'Afrique. Le paysage africain est plutôt souvent merveilleusement diversifié avec différents groupes menant des stratégies d’existence distinctes, et souvent complémentaires: agriculteurs, éleveurs et pêcheurs pour ne citer que quelques-uns.Ainsi, les pays créés avec une logique ethnique aboutissent généralement à une situation où le groupe majoritaire est privilégié par rapport aux autres. Ces Etats peuvent également avoir une viabilité financière limitée puisqu’ils ont tendance à être plus petits et moins diversifiés économiquement.L’Azawad, bien que n’étant pas une idée nouvelle, est le dernier Etat ethnique et territorial en quête d’une reconnaissance. Les Touaregs sont des peuples nomades à la peau plus claire, historiquement dépendants de l'élevage, qui sont éparpillés dans les zones arides de l'Afrique de l'ouest entre le Mali, le Niger, la Mauritanie, le Burkina Faso, l'Algérie et la Libye.Les Touaregs ont longtemps aspiré à un Etat indépendant, puisqu’ils ont été souvent marginalisés par les gouvernements de la région qui ont favorisé plus les agriculteurs sédentaires. La seule exception à cette situation se trouvait en Libye, où l'ancien dictateur Mouammar Kadhafi a activement recruté des Touaregs immigrants et les a formés pour faire partie de sa force de défense personnelle.Une naissance incertaineOù va, alors, cet Etat africain nouvellement proclamé? Quatre phénomènes qui se relient ont simultanément donné lieu au nouvel Etat touareg et sapent également sa viabilité à long terme.Le premier problème est que le Mali a eu une relation difficile avec sa population touarègue, étant donné l'histoire de la gouvernance par les agriculteurs dans le sud, qui ont marginalisé le groupe de pasteurs nomades. En particulier, les rébellions notables sont survenues au début des années 1960 et 1990, suivies d'une importante réconciliation au cours d'une série de négociations à la fin des années 1990.En conséquence, le gouvernement malien a promis une aide plus importante aux régions du nord, une nouvelle province (appelée Kidal) a été créée afin de donner aux Touaregs une représentation plus grande, et plusieurs ministres touaregs ont été nommés. Alors que tout n'était pas parfait, la situation est restée relativement calme jusqu'à ce que des combattants touaregs lourdement armés se soient retournés au Mali à la fin de 2011, suite à la mort de Kadhafi en Libye.Le deuxième problème est que l’Azawad a émergé par la force, et non par un référendum, tout comme son Etat mère, la République du Mali, qui a implosé presque. Des anciens combattants de Kadhafi ont renforcé le groupe séculaire touareg malien de résistance, appelé Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA).Le MNLA a alors commencé à attaquer avec succès les installations militaires maliennes dans le nord du pays. Ces défaites militaires, avec la corruption généralisée du gouvernement, ont conduit au renversement du gouvernement démocratiquement élu du Mali, le 22 mars, par une junte militaire jeune et désorganisée, seulement à quelques mois de la prochaine élection.Le vide du pouvoir qui en résulte dans le sud du pays a permis au MNLA de prendre une série d'importantes villes du nord et de déclarer l'indépendance le 6 avril. Le MNLA séculaire a été accusé d’avoir de potentiels liens avec l'organisation Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et avec des groupes musulmans conservateurs comme Ansar Dine, mais a continué de distinguer sa cause de celle de ces organisations.En raison du succès des sanctions économiques imposées par le bloc commercial régional appelé Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO), la junte militaire, qui a temporairement pris le contrôle dans la partie sud du pays, a maintenant reculé et a remis le pouvoir aux dirigeants civils.Avec le retour d’un gouvernement internationalement reconnu dans la partie sud du pays, et les pays voisins qui ont peur d'un Azawad indépendant, un scénario possible est que l'armée malienne, avec l’appui des troupes de la CEDEAO, combattra avec force pour reprendre ses territoires du nord.Des combattants à Tombouctou annoncent un Etat islamiqueLe troisième problème est qu’il n'est pas du tout clair si la majorité des peuples dans l'Etat proposé de l'Azawad soutiennent son existence. Les provinces dans le nord du Mali comprennent beaucoup de personnes non touaregs, notamment les Songhay et les Peuls, qui ont vraisemblablement peu d'intérêt à adhérer à un nouvel Etat qui est fortement affilié à un groupe ethnique.En outre, les frontières de l'Azawad sont contestées, avec certaines configurations, y compris des zones où les Touaregs sont une minorité claire. Finalement, même certains Touaregs résidant dans le pays proposé d'Azawad peuvent avoir peur d'un islam plus fondamentaliste – ou constater que cette nation du désert a un avenir économique incertain lorsqu’elle n'est pas connectée à une région du sud plus riche qui produit des excédents de vivres et exporte de l’or et du coton.Le quatrième problème est que la région en litige est aussi au bord de la famine, du fait des années de sécheresse successives et de l'instabilité – qui a interrompu les stratégies d'adaptation normale des ménages. Ainsi, les tentatives visant à résoudre la situation militairement entraîneront probablement une crise humanitaire encore pire, qui ne s’est pas encore dévoilée, et feront peu pour résoudre les tensions sous-jacentes.*William G. Moseley est professeur de géographie et d'études africaines au Macalester College à Saint-Paul, au Minnesota (Etats-Unis) et actuellement chercheur associé à l'Université du Botswana, à Gaborone. Il travaille et effectue des recherches au Mali, de façon irrégulière, depuis 1987.Publié en vertu d'un accord avec Al-Jazeera. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale d'Al Jazeera.

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